« SEL »

Un film de Olivier HESPEL

Teaser disponible ici

RÉSUMÉ : 
La mer Morte. Là où les touristes viennent flotter à la surface parmi les dolines, les barbelés, les champs de mines et les fantômes de Sodome, Gomorrhe, Jésus et Moïse. À l’endroit le plus bas du monde, au milieu du désert, Marianna, Bulos, Suleiman, Michael et les autres partagent leurs histoires et leurs questions, et lèvent un coin du voile sur les paradoxes de l’existence et la force du doute : le sel de notre fragile humanité.


POURQUOI SEL ?

Paradoxes

La mer Morte se situe quatre cents mètres sous le niveau de la mer. C’est le lieu le plus bas du monde. Les eaux qui y ruissellent ne peuvent s’en écouler. Le soleil les évapore, révélant la lie qu’elles charrient. Dans cet égout du monde se cristallise le sel.Ce sel de la mer Morte possède cette double vertu paradoxale : il tue et permet la vie.

J’y vois un des nombreux symboles de ce lieu fascinant. C’est le berceau de notre civilisation, où se retrouvent les traces de Moïse, Jésus, Mohammad, Hérode, Cléopatre, où se trouvent les restes des villes de Sodome et Gomorrhe, l’embouchure du Jourdain, Jéricho.

Dernière vision de Moïse sur la Terre Promise, lieu du baptême du Christ.
Ce berceau de notre civilisation est aussi à mes yeux une préfiguration du son tombeau tant les guerres récentes et la surexploitation des ressources naturelles ont rendu l’endroit invivable : assèchement de la mer provoquant l’apparition de dolines meurtrières, frontières entre Jordanie, Autorité Palestinienne et Israël matérialisées par des grillages électriques, check-points et champs de mines.

La frontière entre les continents est aussi là, réelle, sous nos pieds. La plaque continentale africaine plonge sous la plaque asiatique, la faisant chaque année s’affaisser un peu plus vers le centre de la terre.

La forte activité sismique de ce rift syro-africain, associée à la présence de bitume et de gaz dans le sous-sol donnent une explication scientifique aux descriptions bi- bliques telles que le déluge de feu engloutissant les cinq villes de la plaine dont Sodome et Gomorrhe, la chute brutale des murs de Jéricho et ses sons de trompette, ou l’effacement soudain des eaux du Jourdain devant Josué.

Mythes et réalité se rejoignent, observations scientifiques et mysticisme. Ici, au cœur de la faille, tout se concentre et tout se brouille.

Frontières

Les implantations humaines sont rares : quelques petits villages, quelques micro-stations balnéaires. Et les vestiges du passé, lointain et proche.
Passé et présent, côte à côte.

Les restes d’antiques murs fortifiés parcourent le désert, frontières alors infranchissables, réduits aujourd’hui à l’état de tas de pierres alignées qui s’enjambent d’un pas.

Les vestiges des guerres récentes sont là, à l’abandon : infrastructures militaires, barbelés rouillés à moitié engloutis par le désert et le sel.

La guerre actuelle nous entoure : nouveaux barbelés scintillants au soleil, convois militaires, check-points, avions de chasse manœuvrant à basse altitude, bourdonnement des hélicoptères de combat, explosions proches ou lointaines.

Étrange sentiment de compression temporelle, qui associe passé mythique, passé proche et présent, investissant les constructions modernes de l’héritage du passé, leur donnant par l’exemple le statut de ruines en devenir.

Ici, la perception du temps est autre. Bien sûr, la chaleur force à une forme d’indolence qui raréfie le geste et le ralentit. Mais surtout, le désert nous ramène à notre situation originelle d’animal évolué dans une nature omniprésente qu’il faut affronter et soumettre au risque de mourir.

Le temps est comme suspendu et nous pouvons ici ressentir comment nos ancêtres ont vécu. Insignifiance humaine, parce que partout entourée à perte de vue par le désert de roches, par une mer inerte, désert liquide, qui élargit encore l’horizon et dont les rivages marqués par l’assèchement ne sont que vide et désolation.

Pas étonnant que de nombreux mythes soient nés en ce lieu si triste et si beau, si sauvage et austère, où l’air est si pur et si dense, où la course du soleil fait se mouvoir le décor, où l’activité sismique déplace les montagnes.

Les étendues infinies de ce désert nous font prendre la mesure de notre propre finitude.
On peut utiliser le mot qu’on veut pour décrire cette sensation d’insignifiance face à l’immensité, mais qui a éprouvé ce sentiment peut donner un sens au mot Dieu. Même sans être religieux ou croyant, ces lieux permettent de comprendre les croyants. Car ici, on est entouré par l’éternel. Un éternel minéral, liquide, gazeux.

Humanité

Il y a aussi des coins de paradis au cœur de cet enfer : les quelques oasis où la verdure nous accueille dans la douceur de son ombre protectrice. Ces villages accrochés au lit desséché d’une rivière sont des points de rencontre, des refuges. On s’y rafraichit, on y rencontre du monde. S’y croisent et parfois coexistent riverains, saisonniers, immigrés, touristes, ennemis.

On retrouve ici beaucoup de réfugiés du monde entier en rupture de ban. Ils constituent l’essentiel de la main d’œuvre. Ce sont des Thaïs, des Philippins, des Soudanais, des Erythréens ou des Sri-Lankais qui ont fui la misère, l’oppression ou la guerre. Mais aussi les laissés-pour-compte des sociétés israélienne, palestinienne et jordanienne. Ce sont celles et ceux qui chaque jour affrontent ces démons qui m’intéressent. Ils sont l’expression de la vie faite d’exils, de conflits, d’âpreté, d’adversité. Et aussi de force de survie, de dignité, de joies, d’espoirs. Car c’est un démon intérieur qu’ils affrontent, ce monstre qui dort en chacun d’entre nous, tenu enchaîné par la vie paisible et pacifique et que réveillent la guerre et l’adversité : une violence animale aveugle et sauvage qui s’abreuve de haine et nous asservit, faisant de nous des bêtes de guerre.

Marianna, Bulos, Charlie, Muhammad et tous les personnages du film ont ce point commun, outre qu’ils habitent ici en ce lieu-frontière – et peut-être précisément parce qu’ils habitent ici – qu’en chaque instant, ils luttent contre le démon intérieur qui ronge les chaines de la raison et de l’humanité et auxquelles nombre des leurs ont cédé. Ils ont fait le choix de dominer ce monstre. En cela, ils s’opposent à ceux qui ont cédé à la haine, à la sauvage- rie et à la violence et qui monopolisent les discours poli- tiques et l’attention des médias.

Ils portent tous en eux la guerre et l’exil. La guerre qui règne ici, mais aussi parfois celle qu’ils ont fui ailleurs. Un exil dont ils héritent, qu’ils vivent ou qu’ils envisagent.

Les épreuves qu’ils traversent ou ont traversées pourraient les faire basculer dans la haine et la nostalgie d’un monde perdu. Mais non, au contraire, ces épreuves leur font prendre conscience de leur fragilité. En les questionnant sur ce qui les constitue profondément, ce que ces épreuves font apparaître, c’est leur humanité, cette humanité partagée paradoxale et vulnérable que nous portons tous en nous et qui bien souvent est mise à mal. Cette humanité qui s’impose est pour eux une force qui leur permet d’affronter l’incertitude de l’avenir. Et pour nous tous un espoir.